Pour la nouvelle histoire militaire : Différence entre versions

De La Mouche VII
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Critiquer la mère et sauver la fille :
Pour la nouvelle histoire militaire
De l'étude technico-socio-culturelle du fait militaire

  • Auteur : Simon Galli
  • Date de publication : mercredi 12 mars 2008

L'histoire militaire, pour un certain nombre de raisons, a connu — en France notamment, mais pas seulement — une crise dont elle ne s'est pas tout à fait relevée, quoiqu'une « renaissance » certaine ait eu lieu. Par ailleurs, les raisons qui ont amené son déclin étaient en bonne part pertinentes : critique idéologique qui la considérait comme une fresque cocardière, en partie responsable des hécatombes de 1914-1918 ou des erreurs de 1940 ; critique historiographique de l'école des annales, qui voyait en elle l'avatar par excellence de l'histoire événementielle, aux antipodes de l'histoire de la vie quotidienne, des mentalités, qu'elle mettait à l'honneur.

Mais, comme souvent, si la critique est justifiée, n'est-il pas excessif de balayer entièrement l'histoire militaire ?

Encore aujourd'hui, celle-ci souffre d'une image négative, là encore pas tout à fait sans raison d'ailleurs, puisque des traces de la « vieille » histoire militaire demeurent, surtout dans la littérature non-universitaire ; il n'y a qu'à voir le nombre d'ouvrages publiés sur les « grandes épopées » nationales (en France comme ailleurs), qui sont encore dans un esprit très événementiel et orienté, semi-romancé, biaisé. Mais d'un autre côté, cette mise à bas aura en tout cas eu d'heureuses conséquences : l'apparition d'une « nouvelle » histoire militaire, universitaire celle-là, tenant compte des critiques et se réorientant vers l'étude des mentalités, des cultures, de la vie quotidienne — bref, vers une étude du fait militaire en-dehors des grandes batailles et des fameux capitaines.

Il ne s'agit d'ailleurs pas d'une seule école — à l'heure actuelle — mais d'une multitude d'ouvrages qui ont, depuis un certain temps déjà, exploré les diverses possibilités de l'histoire militaire et montré par là sa richesse. Ainsi la polémologie, fondée par Gaston Bouthoul, dont le but était un « pacifisme scientifique » basé sur une dissection, essentiellement socio-économique, de la guerre en tant qu'événement historique général (Gaston Bouthoul, Traité de polémologie. Sociologie des guerres). À l'échelle non plus de l'Humanité, mais d'une civilisation, des ouvrages tels que Problèmes de la guerre en Grèce ancienne (Jean-Pierre Vernant dir.) ou La guerre au Moyen-Âge (Philippe Contamine) montrent comment d'intelligentes synthèses des traits militaires d'une société, mis en relation avec ses autres aspects, peuvent apporter diverses lumières sur ladite société. Enfin, toujours loin de l'idée de la bataille comme principale borne et explication de l'Histoire, on trouvera des études aussi variées que celle de Georges Duby qui, dans Le dimanche de Bouvines, expose en partant d'une approche purement événementielle le sens culturel d'une bataille au Moyen-Âge ; celle de John Keegan qui, dans Anatomie de la bataille transforme celle-ci en véritable problème historiographique ; ou encore, plus abstraitement, mais toujours en rapport direct avec l'histoire militaire, les analyses de Nicole Loraux sur la place de Marathon dans l'idéologie athénienne, qui fournissent un excellent exemple parmi tant d'autres du fort lien entre fait militaire, d'une part, et culture, représentations collectives, d'autre part. Le filon est extrêmement riche. Sans doute tout ce qu'il lui manque est, d'une part, d'être bien cartographié et, d'autre part, d'être mieux reconnu.

Ces deux problèmes sont bien notés par John Whiteclay Chambers dans son compte-rendu de la 58ème conférence annuelle de l'American Military Institute (« Conference Review Essay: The New Military History: Myth and Reality », The Journal of Military History, Vol. 55, No. 3. (Jul., 1991), pp. 395-406[[Article disponible sur [1].] JSTOR]). Ainsi dans son introduction : « Malgré d'importants progrès en histoire militaire, le mythe subsiste qu'il s'agit d'une spécialité pointilliste et technique, peu soucieuse de questions historiques plus vastes. Certains universitaires la considèrent encore comme mal informée et limitée à une courte vue, comme le vestige d'une vieille école d'histoire militaire “à tambours et trompettes” qui raconte, pour une audience de soldats professionnels et d'amateurs de batailles, les manœuvres tactiques et les exploits des “grands capitaines”. La réalité est, cependant, que l'étude académique de la guerre et des armées n'est plus une pratique aussi étroite et anecdotique — et ne l'a peut-être jamais vraiment été. C'est, au contraire, un champ d'études très actif et fertile. »[[« Despite significant developments in military history, a myth persists that this is a small, arcane specialty, unresponsive to larger historical concerns. Some scholars still consider it uninformed and narrowly focused, the remnant of an old “drums and trumpets” school of military history that recounts, for an audience of professional soldiers and battle buffs, battlefield maneuvers and the exploits of “great commanders.” The reality is, however, that the scholarly study of war and the military is no longer -- and perhaps never really was-such a narrow, antiquarian pursuit. It is instead a vibrant and productive field of scholarship. » John Whiteley Chambers, op. cit. Traduit par moi.]] Mais du travail reste bien à faire, car : « Dans son intervention, [Peter] Paret [de l'Institute for Advanced Studies de Princeton] a montré, ce qu'il a ensuite développé dans sa correspondance avec l'auteur, que la “nouvelle” histoire militaire n'avait pas encore développé sa propre méthodologie, qu'elle n'avait fait qu'emprunter des méthodes telles que les analyses quantitatives, institutionnelles, textuelles, et culturelles, qui ont été développées ailleurs. » [[« In his presentation, Paret made the point, which he expanded upon later in correspondence with this reviewer, that the “new” military history had not yet developed its own methodology but rather had drawn upon methodologies such as quantitative, institutional, textual, and cultural analysis that were developed elsewhere. » Ibid. Traduit par moi.]]


Globalement, pourquoi vouloir ainsi tenter de réhabiliter l'histoire militaire, peut-on demander, ou, plus abruptement : « pourquoi l'histoire militaire ? » Elle a, à mon sens, plusieurs caractéristiques qui, si elles ne la rendent pas supérieure aux autres domaines d'étude des sciences historiques — car il ne s'agit pas ici de fournir des munitions à de telles querelles de clocher — la rendent cependant incontournable. Tout d'abord, c'est sans doute une des questions les plus abondamment documentées ; c'est en tout cas, sans doute, la première à laquelle les divers chroniqueurs et témoins — depuis les artistes de diverses sortes jusqu'aux véritables historiens — se sont intéressés. Hérodote comme Thucydide font de la guerre, des Grecs contre les Perses ou d'Athènes contre Sparte, l'objet de leurs œuvres, même si Hérodote pratique avec enthousiasme ce que nous appellerions le hors-sujet. Plus loin de nous encore, nombre des tous premiers témoignages, écrits ou dessinés, portent sur les guerres entreprises par tel ou tel roi ou chef, ou les évoquent — de l'épopée de Gilgamesh aux bas-reliefs assyriens, sans parler, évidemment, de ce qui passe pour l'œuvre fondamentale de la littérature occidentale, celle d'Homère.

Thucydide voyait la guerre comme un révélateur de la « nature humaine », l'équivalent historique, en quelque sorte, de l'acme tragique. Sans aller aussi loin que Thucydide dans sa vision « naturaliste » de l'histoire et de l'Homme, sans dire, donc, que « la guerre révèle et explique l'Homme », il me semble qu'on ne peut pas non plus entièrement jeter aux orties l'idée de ce vénérable prédécesseur : disons donc plutôt que la guerre et, plus généralement, le fait militaire contribue à révéler et à expliquer l'Homme et qu'il paraît fort dommageable de le traiter, comme ont pu le faire certains, comme un simple événement annexe et superficiel, dont l'étude serait à réserver aux seules écoles d'officiers. Le but de l'histoire militaire ne doit justement plus être d'expliquer, comme elle l'a longtemps fait et continue à le faire dans ses productions les moins universitaires, les défaites ou, plus souvent, les victoires des « grands capitaines ». Comme le note John Whiteclay Chambers : « Il y a, en vérité, d'importantes questions à poser sur la guerre et les armées. Pourquoi y a-t-il des guerres ? Pourquoi se déroulent-elles de telle ou telle façon ? Quelle est la nature de l'affrontement ? Pourquoi des gens tuent-ils et risquent-il eux-mêmes d'être tués dans une guerre ? Quelle est la nature des institutions militaires ? Comment évoluent-elles ? Quelle est la relation entre forces armées et société ? Voilà des questions audacieuses, valides, productives, qui peuvent amener une meilleure compréhension de la guerre et des armées, mais aussi de la personnalité, de la société, de l'économie, de la culture, de la politique, des relations internationales. »[[« There are indeed important questions to ask about war and the military. Why do wars occur? Why do they turn out the way they do? What is the nature of combat? Why do people kill and risk death themselves in war? What is the nature of military institutions? How do they evolve? What is the relationship between the armed forces and society? These are bold, valid, and productive questions which can lead to greater understanding about war and the military and also about personality, society, economics, culture, politics, and international relations. » Ibid. Traduit par moi.]]

D'ailleurs, cette histoire particulière a d'autant plus besoin d'attention, et d'attention rigoureuse, qu'elle est ardue. En raison de la nature même du fait militaire, de toute l'affectivité qui l'accompagne — conceptions de gloire, d'honneur, etc. — les sources disponibles sont particulièrement suspectes de déformation, dans un sens ou dans l'autre, consciente ou non ; et les ouvrages d'histoire militaire publiés tombent, plus souvent qu'à leur tour, dans la propagande plus ou moins flagrante. Sujet complexe, délicat, « sensible », trop chargé de sensibilités diverses et notamment nationales, l'histoire militaire a tout particulièrement besoin qu'on la pratique dans un esprit rigoureux et avec une méthode appropriée.

Comme l'a déjà suggéré la liste d'ouvrages cités ci-dessus, les objets de l'histoire militaire sont extrêmement variés et ne se limitent en rien à la seule bataille. Des méthodes de recrutement au traitement des morts, de l'équipement individuel du guerrier aux structures de l'économie de guerre, de l'organisation des unités et des armées aux rapports des militaires avec les civils, des « opérations spéciales » aux questions d'intendance et de voies de communication, des fortifications et autres influences des militaires sur le paysage à la place de la guerre dans l'art, de la psychologie stratégique et de la dissuasion aux lois de la guerre… Autant d'éléments qui, pris ensemble et croisés, peuvent contribuer grandement à expliquer, à différentes échelles, un fait ponctuel — la bataille, un fait étendu — la campagne, une logique — la politique militaire, enfin une civilisation — les éléments militaires dans un cadre socio-culturel. C'est cet ensemble d'éléments que je tente de contenir dans l'expression « technico-socio-culturel » : le but est bien une étude socio-culturelle, non pas une analyse de la « bataille décisive » ; mais il s'agit aussi de traiter les aspects techniques de la question, de ne pas craindre de se plonger dans des choses telles qu'« opération combinée », « zone de servitude militaire », « canon de 75 modèle 1897 », « phalange », « troupes irrégulières »… Car, sans y rester comme le ferait l'amateur d'armes ou le fana d'anecdotes militaires, l'historien doit bien prendre en compte et croiser de tels aspects techniques ayant trait de près ou de loin avec la guerre.


Étude de cas : le hoplite grec

Voici un exemple simple (et même schématique) de ce que l'on peut retirer de l'histoire militaire. J'ai pris ici une figure bien connue de combattant, le hoplite de la Grèce classique (vers le Vème siècle AEC).

Le phénomène de la « révolution hoplitique » a été abondamment décrit et discuté (voir notamment Problèmes de la guerre en Grèce antique dirigé par Jean-Pierre Vernant, cité plus haut) ; il s'agit d'un changement radical dans la manière de faire la guerre qui marque, sur le plan de l'histoire militaire, le passage de l'ère archaïque à l'ère classique, changement d'ailleurs directement lié aux autres évolutions marquant ledit passage dans d'autres domaines, notamment à l'émergence de la cité. Il y a débat pour savoir si l'évolution militaire précède et provoque l'évolution politique ou si elle la suit et en découle. Il est en tout cas certain qu'il y a une évolution à facettes multiples : dans l'équipement, dans la tactique, dans la mentalité, dans les institutions, même si l'ordre chronologique de ces changements est discuté. Restons sur le plan qui nous occupe ici et voyons quelle est l'évolution dans l'équipement du guerrier.

L'équipement militaire de la période archaïque, qui nous est connu par Homère et par les informations dont nous disposons sur les sociétés palatiales minoéennes, était essentiellement centré sur le char. Très logiquement, l'organisation militaire correspondante ne pouvait donc être basée sur la masse (le char est un équipement coûteux et qui prend de la place : on voit mal comment il pourrait être utilisé en nombres dépassant l'ordre de la centaine sur un champ de bataille, surtout dans la très montagneuse Grèce) ni sur la cohésion des unités (on ne peut guère former un groupe de chars manœuvrant de conserve en ordre serré, même avec les meilleurs conducteurs qui soient). La guerre devait donc être l'affaire de quelques guerriers, montés sur char, combattant de manière avant tout individuelle. Ajoutons quelques connaissances simples qui sortent de la seule archéologie, mais sont nécessaires à sa mise en contexte : un char (et les chevaux qui vont avec) coûtent cher et l'équipement des combattants par l'État ou l'organisation qui les recrute est une chose rare avant l'époque moderne. Ces guerriers montés sur char devaient donc faire partie des classes supérieures de la société. Évidemment, de telles déductions, toujours quelque peu hasardeuses, valent surtout parce qu'elles peuvent être confirmées grâce à d'autres sources, ici par L'Iliade dont les duels entre héros rendent sans doute compte de cette forme élitiste et individualiste de guerre. On sait aussi que ces guerriers combattaient équipés selon les cas de diverses formes d'armure, de boucliers oblongs, de lances courtes pouvant servir au jet ou au corps-à-corps, et d'épées : un équipement polyvalent adapté au combat individuel, sur char ou à pied.

Passons au hoplite du Vème siècle AEC. Le char (et le cheval) ne font plus du tout partie de sa nature. Celle-ci est par contre résumée par deux pièces d'équipement qui lui sont essentielles : le bouclier rond (hoplon) d'environ 1 m. de diamètre dont il tire d'ailleurs son nom, et la longue lance (nous dirions la pique) de 2 à 3 m., plus du tout projetable donc. Il suffit à quelqu'un de s'équiper de telles armes pour en constater les modalités d'utilisation. D'une part, le hoplon, porté au bras gauche, semble particulièrement peu optimisé dans sa forme, puisqu'il laisse le flanc droit exposé, tout en s'étendant, côté gauche, nettement au-delà du corps de son porteur. D'autre part, il est aisé de voir qu'une lance de 3 m. de long, si elle est très efficace pour tenir à distance un adversaire, est peu maniable : confronté à un ennemi mobile armé d'une épée, l'hoplite risque fort de se faire contourner et attaquer par le flanc, et il ne pourra alors guère se défendre au corps-à-corps avec son arme devenue trop longue.

Un hoplite grec

En conséquence de quoi, une formation de combat vient à l'esprit presque mécaniquement : la phalange. Sans elle, hoplon et pique sont inadéquats, et sans hoplon ni pique la phalange ne peut exister. Quant à dire si l'une précède les autres, ou l'inverse… C'est la question de l'œuf et de la poule. Voici, en tout cas, quel est le lien organique entre équipement et formation de combat. Dans une phalange, les guerriers sont organisés en lignes et en colonnes (la phalange typique fait 8 rangs de profondeur) ; ils manœuvrent de manière solidaire, maintenant toujours leurs lignes. De fait, le problème du hoplon n'en est plus un : le flanc droit de chacun est couvert par le bouclier du voisin de droite, tandis que l'extension du bouclier vers la gauche couvre le flanc droit du voisin de gauche. Ainsi, un équipement qui présentait, individuellement, une double faille permet d'obtenir, collectivement, une protection excellente. Quant au risque d'être pris de flanc, s'il existe toujours pour la phalange en tant qu'ensemble (c'est ainsi que les légions romaines en viendront à bout), il n'existe plus guère pour le hoplite individuel qui, de porteur d'une encombrante et peu utilisable lance lorsqu'il était isolé, se trouve transformé par la phalange en partie constitutive d'un formidable « hérisson » dont la redoutable efficacité contre des adversaires ne pratiquant pas eux-mêmes la phalange sera démontrée par les guerres médiques, puis par les campagnes d'Alexandre.

Comme nous avons déduit la formation collective de l'équipement individuel, nous pouvons déduire l'organisation politique de la formation collective. Il va de soi que la phalange ne met plus du tout en valeur l'exploit personnel, l'individualisme, qui caractérisaient le guerrier d'élite monté sur son char. Le plus important est de tenir sa place dans un corps où tous, ne serait-ce que par le rôle et l'équipement, sont égaux. La valeur collective et la discipline se substituent à la valeur individuelle et à l'héroïsme ; dit schématiquement, c'est l'idéal civique succédant à l'idéal aristocratique. Cela est montré aussi par les œuvres de Tyrtée, qui font en quelque sorte pendant à celles d'Homère. Il est également assez logique que la phalange mette en jeu un nombre de personnes nettement plus important que les chars de combat : c'est une formation qui non seulement permet mais suppose un effectif assez important, au moins dans l'ordre de plusieurs centaines. Elle est donc l'apanage d'une partie plus importante de la population, de ce que nous appellerions les « classes moyennes », mutatis mutandis.

En exagérant quelque peu, on peut donc dire que du hoplite se déduit la phalange et que de la phalange se déduit la cité. Là encore, la méthode serait bien hasardeuse si elle n'était pas corroborée par ce que nous savons par ailleurs de l'émergence de la polis. Mais elle a l'avantage de bien montrer ce que l'on peut retirer de choses aussi techniques et arides d'apparence que des longueurs de lances et des diamètres de boucliers ; elle fournit aussi un exemple canonique de l'importance des techniques guerrières dans une civilisation, même sans défendre la thèse qui veut que la phalange soit née la première et qu'elle ait ensuite amené l'esprit civique puis, à terme, la cité.